#17: Fin d'enquête: Un manifestant du Capitole et un admirateur de Viktor Orbán derrière le questionnaire de Washington à Genève
Et l'état de droit sous la menace de Donald Trump
Cher Stéphane,
Connais-tu Peter Marocco et Andrew Veprek ? Ces ultra-loyalistes de Donald Trump sont deux très hauts responsables de la nouvelle administration américaine. Ils sont aussi les deux hommes derrière le questionnaire qui a mis la Genève internationale, l’ONU et le monde du développement en émoi. Selon de nouveaux documents en ma possession, Marocco en fut le coordinateur, Veprek le responsable. Je te les présente en m’arrêtant sur quelques hauts faits de leur parcours.
Peter Marocco était parmi les manifestants du 6 janvier contre le Capitole. Il n’a pas été inquiété par la justice. Donald Trump récompense ses fidèles : Peter Marocco est aujourd’hui le directeur du bureau de l’aide étrangère au Département d’État américain. C’est lui qui vient d’ orchestrer le démantèlement brutal de l’USAID, l’agence américaine du développement, un démantèlement dont la constitutionnalité est aujourd’hui remise en question par un juge fédéral. Au passage, les fossoyeurs de l’USAID qui agissaient sous ses ordres n’ont pas hésité à détruire des documents. C’est Marocco encore qui, en 2018, contre l’avis de l’ambassadrice américaine à Belgrade, mais probablement adoubé par le secrétaire d’État Mike Pompeo, le chef de la diplomatie américaine qui mêlait ouvertement politique et religion et dont il est l’un des héritiers intellectuels, était allé rencontrer en secret des extrémistes religieux chrétiens en Serbie. Une année plus tard, il emmenait son ami et collègue Andrew Veprek à Budapest, pour s’adresser à un sommet sur la migration organisé par le gouvernement de Viktor Orbán, et tous deux louaient sa politique en la matière. Les Européens avaient, eux, choisi de boycotter l’événement.
À Genève, les défenseurs des droits de l’homme se souviennent de Veprek : en 2017, il avait tenté d’édulcorer le langage d’une résolution votée chaque année par le Conseil des Droits de l’homme condamnant le racisme. Il compte, lui aussi, parmi les plus farouches opposants aux programmes de diversité, d’équité et d’inclusion (DEI) qui sont au cœur du travail de l’ONU. De nombreuses organisations internationales, ici et ailleurs, ont depuis quelques semaines spontanément mis à jour leur site web en faisant disparaître des références à de tels programmes. D’autres l’ont fait sous la pression de diplomates américains qui, agissant sur instruction de Washington, sont représentés dans les organes supérieurs des organisations.
Ces deux vétérans de Trump 1 sont aussi des proches de Stephen Miller, l’architecte de la politique dure d’immigration américaine, aujourd’hui chef de cabinet adjoint de Donald Trump. (Je ne peux d’ailleurs que te recommander la lecture de son portrait par le journaliste spécialiste des questions de migration Jonathan Blitzer dans le New Yorker).
La lecture des nouveaux documents en ma possession que je divulgue ici est extrêmement instructive. Elle détaille les méthodes et les objectifs derrière cette initiative, et au-delà le fonctionnement de la nouvelle administration. L’analyse de ces pièces, dont certaines sont «sensibles, mais non confidentielles », indique par exemple comment la nouvelle administration Trump utilise des décrets d’urgence pour justifier la rapidité de son action. Et pourquoi, comme ce fut le cas dans cet épisode et dans beaucoup d’autres, cette décision d’agir à la hussarde crée, sur fond de cruauté indicible, confusion, malentendus et souffrance. Ces textes confirment enfin la détermination absolue de l’administration américaine d’imposer unilatéralement et sans négociation la doctrine America First dans le monde.




Mon cher Stéphane, j’ai peint le décor, j’entre maintenant dans le vif de cette nouvelle enquête. Elle me permet, c’en était d’ailleurs le but, de clarifier certains points laissés en suspens dans mes deux billets précédents, à commencer par savoir d’où et comment était née cette initiative. C’est chose faite.
En date du 24 février, Peter Marocco écrit donc à l’administrateur ad intérim du Bureau du management et du budget (OMB), une branche de l’exécutif, pour lui demander de traiter en urgence (« emergency processing ») une demande d’autorisation pour envoyer ce qui deviendra ce fameux questionnaire. Marocco justifie sa requête en s’appuyant sur les premiers décrets de Donald Trump, notamment sur celui daté du 20 janvier invoquant une situation d’extrême urgence à la frontière sud des États-Unis. Il est donc indispensable, écrit-il, que les « agences qui distribuent l’aide étrangère américaine » le fassent en conformité avec la doctrine d’America First qui, précise-t-il, rendra « l’Amérique plus sure, plus forte et plus prospère. » Il poursuit en écrivant que la « récolte [de ces informations] est essentielle à la mission du Département d’État », que suivre les « procédures normales [pour ce genre de requêtes] empêcherait le Département d’obtenir ces informations dans le temps requis ».
Stéphane, je te fais grâce ici du détail de l’éventail des procédures bureaucratiques imposées aux fonctionnaires fédéraux américains. Elles sont complexes, mais elles le sont précisément pour éviter que l’arbitraire règne et afin d’assurer la meilleure transparence du fonctionnement de l’administration fédérale, cette administration, faut-il le rappeler, que Donald Trump et ses loyalistes qualifient d’« Etat profond » et qu’ils se sont promis de détruire.
Du coup, le questionnaire est questionné si j’ose dire. Qui le recevra et à quelle fin cette récolte de données sera-t-elle effectuée ? demande l’OMB. Réponse : les « individus et entités qui sont partenaires du gouvernement et bénéficient de fonds américains seront priés d’y répondre » et, confirmant ce que nous avions déjà révélé, le Département d’État utilisera cette information pour « déterminer l’alignement de ces projets avec les projets du président » en matière d’assistance. Stéphane, ce qui suit est intéressant par rapport à la transparence évoquée plus haut, on y lit en effet que le Département d’État sollicite « cette approbation d’urgence sans qu’elle ne fasse l’objet d’une mention dans le Federal Register », l’équivalent chez nous de la Feuille des avis officiels. On y apprend aussi que la distribution sera large, puisque le retour de 2000 individus ou entités est attendu et que « l’intelligence artificielle sera utilisée lorsque cela sera possible pour analyser plus rapidement les résultats ». Quand ces retours sont-ils attendus ? Il m’a été impossible de l’établir avec précision, car la directive finale émise par l’OMB parle du 17 mars, soit avant-hier, mais la date du 31 août accompagne aussi certaines questions. Confusion et malentendu, te disais-je.
Stéphane, j’en termine ici avec ce questionnaire à proprement parler. En révéler l’existence et le contenu a permis de montrer très concrètement comment le projet trumpien se déployait aux États-Unis et dans le monde. Mais l’intérêt de ces nouveaux documents réside aussi dans le fait qu’ils offrent un déchiffrage instructif d’un pan de la doctrine America First. Dans une annexe, le Département d’État explicite en effet ce qu’il entend quand il affirme que « la politique de cette administration est que toute l’aide étrangère doit rendre le peuple américain plus sûr, plus fort et plus prospère ». Dans l’ordre de ces trois adjectifs, cela donne ça – la traduction et l’emphase sur certains mots sont miennes– le texte anglais est en capture d’écran plus bas.
Plus sûr : L'aide étrangère doit donner la priorité à la sécurité du peuple américain en prévenant les menaces avant qu'elles n'atteignent les frontières des États-Unis, en veillant à ce que l'aide soutienne la défense nationale et en promouvant la dissuasion en empêchant que les fonds ne profitent à des entités hostiles ou n'enhardissent les adversaires.
Plus fort : L'aide étrangère doit renforcer le leadership mondial des États-Unis en améliorant l'influence et la compétitivité de la nation, en promouvant la souveraineté, l'exceptionnalisme, la liberté et l'autonomie des États-Unis, en augmentant le pouvoir de négociation, en promouvant les intérêts des États-Unis sur la scène mondiale et en soutenant directement les objectifs de la sécurité nationale et de la politique étrangère des États-Unis. Une Amérique plus forte signifie donner la priorité à notre défense nationale et à notre indépendance économique, faire progresser les technologies résilientes, sécuriser nos chaînes d'approvisionnement essentielles et nos ressources naturelles, et construire un monde qui respecte la liberté dans le cadre de la loi, qui fait progresser la souveraineté par rapport au mondialisme et qui célèbre le leadership américain.
Prospérité : L'aide étrangère doit promouvoir la prospérité américaine en favorisant le capitalisme, les marchés favorables aux Américains, la concurrence pour les partenariats américains et l'autosuffisance économique - et non une mentalité d'assistés à l'échelle mondiale. L'aide doit garantir des partenariats exclusifs, renforcer les relations commerciales qui profitent aux entreprises américaines, renforcer les industries américaines, protéger les investissements internationaux américains, et créer et privilégier les opportunités pour les travailleurs américains. L'argent des contribuables ne doit pas financer la dépendance, le socialisme ou les régimes corrompus qui s'opposent à la libre entreprise ni intervenir dans les affaires intérieures d'une autre nation souveraine. Une Amérique véritablement prospère donne la priorité à la croissance intérieure, à l'innovation et à la force économique plutôt qu'aux subventions extérieures.
Stéphane, je n’allonge pas. Je mets ici fin à cette enquête. Les liens dans mon échange d’aujourd’hui avec toi te permettront de faire plus ample connaissance de Peter Marocco et d’Andrew Veprek. Mais je te laisse tout de même avec une observation : face à notre surprise à la découverte de ce questionnaire tellement inquiétant dans son absolue mécompréhension du multilatéralisme, de son propos et de son action, nous nous demandions s’il n’était pas l’œuvre d’incompétents chargés par la nouvelle administration d’un de ses énièmes grands travaux de démolition. Las ! C’est le contraire. America First rejette fondamentalement et violemment le progressisme et la notion même de justice et d’équité sociale. Ce questionnaire a ébranlé Genève. New York s’inquiète à son tour. Comme beaucoup, les diplomates en poste à Manhattan pensaient que l’administration Trump approcherait l’organisation de manière, what else, “transactionnelle”. Deux mois plus tard, écrit Richard Gowan, l’un des meilleurs analystes de l’ONU new-yorkaise, ils découvrent que la nouvelle diplomatie américaine est guidée par “l’obsession d’éradiquer de supposées théories de gauche et de suivre une ligne idéologique de droite”. Une autre confirmation de l’influence de Peter Marocco et d’Andrew Prevek au Département d’État. On peut penser que leur croisade ne fait que débuter.
Mon cher Stéphane, tu me vois une fois encore chagriné d’être le porteur de mauvaises nouvelles. J’aimerais tellement trouver de la gaieté dans l’actualité trumpienne…mais, honnêtement, je désespère d’en trouver.
–Philippe
Cher Philippe,
Tu ne m’apportes en effet pas de très bonnes nouvelles. Je ne suis toutefois pas sûr que les miennes seront forcément meilleures… Je vais, si tu le permets, rebondir sur la résistance aux actions de Donald Trump du pouvoir judiciaire, dont tu parles dans le contexte de l’USAID. La manière dont l’administration Trump s’attèle à saper le système multilatéral au profit d’America First est effectivement effrayante. D’autres questions très graves s’y ajoutent et m’interpellent dans l’action de Trump 2. La plus inquiétante est la guerre qu’il livre au système judiciaire américain, avec, comme danger principal, la fin de l’Etat de droit. Une perspective qui paraissait encore impensable il y a quelques mois quand on songe à quel point les États-Unis se sont engagés pour le promouvoir à travers le monde.
Donald Trump ne cesse de fustiger les juges qui se mettent en travers de sa route. L’irrespect qu’il manifeste pour la séparation des pouvoirs, qui a fait la réputation de la démocratie américaine, est sidérant. Quand un juge ordonne à l’administration de faire revenir du Salvador des avions qui transportaient des Vénézuéliens qui appartenaient, selon elle, à des gangs violents, elle est passée outre. Une ligne rouge vient sans doute être franchie dans ce cas dans le mépris affiché de la Maison-Blanche pour la justice. Preuve en est, elle a suscité une réaction sans précédent du président de la Cour suprême lui-même, le conservateur John Roberts. Expliquant qu’un président ne peut pas chercher à destituer un juge qui ne lui plaît pas et que ce n’est pas ainsi que la justice fonctionne, il a, dans une intervention énormément commentée, remis Donald Trump à sa place.
Que celui-ci veuille détruire la justice n’est pas une surprise à mes yeux. Il avait déjà, lors de son premier mandat, fait du Département de la justice (DoJ) une simple extension de la Maison-Blanche, poussant le ministre Bill Barr à mentir lors d’une présentation du rapport Mueller sur l’ingérence russe. Aujourd’hui, nous sommes dans un tout autre contexte. Trump 2 a choisi Pam Bondi comme ministre de la Justice, une républicaine MAGA à 100%. Et le président lui-même peut enfin utiliser le DoJ comme un moyen de rétribution. Il faut le savoir: Trump n’oublie rien et est animé par une forte volonté de vengeance contre tous ceux qui ont osé le contester par le passé. Au DoJ, il a fait virer nombre de procureurs qui ont enquêté sur l’insurrection trumpienne du Capitole le 6 janvier 2021 et ceux qui ont travaillé sur la procédure de destitution du républicain.
Il y a une semaine, l’occupant du Bureau ovale a tenu un discours proprement hallucinant dans le grand hall du DoJ où il a déclaré, s’adressant à nombre de collaborateurs du Département: “Ces gens sont mauvais, vraiment mauvais. Ils ont essayé de transformer l’Amérique en un pays communiste corrompu du Tiers-Monde.. Mais en fin de compte, les voyous ont échoué et la vérité l’a emporté.” Parmi ses cibles de choix, l’avocat démocrate Marc Elias, qui avait œuvré à combattre les plaintes du camp Trump, estimant que la victoire présidentielle de Joe Biden en 2020 avait été volée. Le 47e président ne cache même plus ses intentions: il veut faire du DoJ une arme pour contrer tous ceux qu’ils voient comme les ennemis de l’Amérique: les démocrates, les avocats qui contestent son action, les juges, les sans-papiers qu’ils expulsent en masse.
Je parle de Marc Elias, cher Philippe, parce que ce collaborateur du DoJ a travaillé par le passé pour le grand cabinet d’avocats de Washington, Perkins Coie. À ce titre, il avait enquêté sur la possible collusion entre l’équipe de campagne de Donald Trump en 2016 et la Russie avant que le FBI ne s’empare de la chose. Comme tu le sais, Philippe, Donald Trump n’oublie rien, mais surtout ne pardonne rien. Il veut faire payer ceux qui se sont mis en travers de sa route. Devine ce qu’il a fait: il a adopté, le 6 mars dernier, un décret présidentiel par lequel il s’en prend frontalement au cabinet d’avocats Perkins Coie: “L’activité malhonnête et dangereuse du cabinet d’avocats Perkins Coie a porté préjudice à ce pays depuis des décennies. Notamment en 2016, en défendant la candidate présidentielle défaite, Hillary Clinton, Perkins Coie avait engagé la société Fusion GPS qui avait fabriqué un faux dossier visant à voler l’élection. Cette activité monstrueuse indique une tendance lourde. Perkins Coie a travaillé avec des donateurs activistes, dont George Soros pour modifier par la justice des lois électorales en vigueur, nécessaires, populaires et votées démocratiquement.” Par son décret, Trump retire à Perkings tous ses accès aux responsables de l’administration et aux bâtiments. Or c’est le travail que fait depuis longtemps ce cabinet: il défend des employés fédéraux contre le possible arbitraire de l’administration.
Aujourd’hui, selon les médias américains, Perkins Coie pourrait potentiellement être privé de toute activité avec l’administration américaine. Elle pourrait tout perdre et faire faillite. Mais le problème va bien au-delà de cette seule étude. Il concerne tous les cabinets d’avocats qui seraient prêts à défendre des employés fédéraux, des personnes qui auraient été arbitrairement expulsées sans raison apparente, voire des cabinets comme Perkins. Les méthodes d’intimidation de Trump ont créé un climat de peur et le sentiment de fin de l’Etat de droit à Washington.
Inutile de te rappeler les innombrables cas d’expulsion de migrants clandestins, mais aussi de personnes totalement en règle (visa en ordre, carte verte, etc.) par l’équipe de l’extrémiste tsar des frontières, Tom Homan.
Face à ce triste spectacle, Alani Golanski met en garde. Ce chercheur de la faculté de droit de l’Université Columbia à New York (que l’administration Trump a privée de 400 millions de dollars) et directeur de l’ “Appellate Litigation at Weitz & Luxenberg, P.C., à New York, le relève. Si l’Amérique de Trump ne peut encore être appelée à proprement fasciste, mais plutôt autoritaire et nationaliste de droite, “la présidence Trump montre déjà des caractéristiques qui rendent raisonnablement possible sa transformation en un régime pouvant être décrit comme fasciste ou quasi fasciste.” Pour Alani Golanski, la résistance à l’examen juridique des décrets présidentiels, les abus de pouvoir systématiques découlant d’actions et de décisions arbitraires sont des facteurs qui révèlent un sabotage de l’Etat de droit. Sur MSNBC, l’ancien juge fédéral J. Michael Luttig, un juge pourtant nommé par le président républicain George Bush père et un instant pressenti pour la Cour suprême, l’a déclaré il y a peu: “Le président (Trump) a déclaré la guerre à l’Etat de droit.” Dans un tel cas, “nous sommes plongés dans une crise constitutionnelle.” Comme tu le sais, Philippe, les trois branches du gouvernement, l’exécutif, le législatif et le judiciaire doivent avoir le même poids. Donald Trump est en train de faire basculer l’ordre constitutionnel vers une présidence toute puissante qui se moque du Congrès et du pouvoir judiciaire.
Désolé d’être aussi pessimiste. Je vais en profiter pour aller prendre le soleil pour profiter de ce premier jour de printemps.
–Stéphane




